Maison d’arrêt d’Osny, 2018
Projet « Écouter, le bruit des images », avec le centre d’art de l’Abbaye de Maubuisson
Le projet « Écouter, le bruit des images » est une résidence artistique menée en 2018 à la maison d’arrêt d’Osny, autour de la pratique du monotype dessiné. Il propose de faire de l’empreinte un point de départ : à partir d’une forme aléatoire, chaque participant est invité à inventer une image, à la transformer et à lui donner un sens personnel.
Le projet est né d’une conversation avec deux amis plasticiens qui m’avaient fait part de leur expérience en milieu carcéral. Leur récit a éveillé ma curiosité et m’a conduite à contacter la responsable du centre d’art contemporain de l’Abbaye de Maubuisson, qui coordonnait cette résidence.
Lors de notre entretien, mon parcours de médiatrice culturelle au Musée des Beaux-Arts de Montréal a particulièrement retenu son attention. J’y avais contribué au développement du département d’éducation artistique, en concevant des programmes pour des publics variés et souvent fragilisés : personnes atteintes d’Alzheimer, nouveaux migrants, personnes en situation d’itinérance. Cette expérience m’a permis de développer une écoute attentive, une grande capacité d’adaptation et une méthodologie d’intervention où l’approche sensible rejoint un réel professionnalisme.
Le contexte
La résidence s’inscrit dans le dispositif « Culture en prison », soutenu par la DRAC Île-de-France, qui cherche à introduire des espaces d’expression dans un environnement fortement contraint. Intervenir artistiquement en prison soulève alors une question simple, mais essentielle : comment faire de l’art un espace de liberté, sans le réduire à une simple occupation ?
La maison d’arrêt d’Osny accueille principalement des prévenus et des personnes condamnées à de courtes peines. Le turn-over y est important et la population carcérale très diverse. Cette hétérogénéité constitue à la fois une richesse et un défi pour un projet artistique collectif.
Dans ce cadre, l’objectif du projet était d’offrir un espace d’expression créative dans un environnement où la liberté personnelle est fortement limitée. Le monotype dessiné permettait de transformer une trace, un accident, une forme imprévue, en une composition personnelle. Il ouvrait ainsi un territoire intérieur que l’incarcération ne pouvait entièrement contraindre.
Le monotype dessiné
Le choix du monotype dessiné n’était pas seulement technique. Sa dimension ludique et accessible permettait une entrée rapide dans la pratique artistique. Son processus, fondé sur la transformation d’une empreinte aléatoire en image signifiante, invitait à réinterpréter une situation donnée plutôt qu’à la subir.
L’impression apportait aussi une part de surprise : chaque tirage révélait quelque chose qui n’avait pas été entièrement prévu. Dans un contexte où les repères sont strictement encadrés, cette dimension d’émerveillement avait une importance particulière.
Le projet s’appuyait également sur des références à Paul Klee et à Henri Michaux, afin d’inscrire la pratique dans une histoire plus large du dessin, de la trace et de l’imaginaire. La possibilité de réaliser un petit livre, que les participants pouvaient conserver, renforçait cette dimension d’appropriation personnelle.
Déroulement
La résidence s’est organisée en quatre séances d’atelier intensives, pensées comme une progression. Les premières séances permettaient de découvrir la technique et de s’approprier le geste. Les suivantes ouvraient vers une expression plus personnelle, à partir des formes obtenues et des images que chacun souhaitait faire apparaître.
Le projet s’est achevé par une sortie accompagnée au musée du Louvre. Dans le contexte carcéral, cette sortie représentait un enjeu particulier : elle créait un pont entre l’intérieur et l’extérieur, et une forme de réintégration symbolique dans l’espace social commun.
Les contraintes comme cadre de travail
L’environnement carcéral imposait un cadre très contraignant, qui a directement influencé les choix artistiques et pédagogiques du projet. Les protocoles d’entrée, les contrôles de sécurité et le contrôle minutieux du matériel réduisaient la durée effective des séances. Certains outils ordinaires étaient considérés comme potentiellement dangereux. Les séances se déroulaient en huis clos, sous surveillance distante.
Le temps était également limité : vingt-cinq heures d’intervention, sans possibilité d’extension. Les déplacements dans l’établissement dépendaient du Service pénitentiaire d’insertion et de probation, ce qui limitait l’autonomie de mouvement.
Face à ces contraintes, le monotype dessiné s’est révélé particulièrement adapté. Il ne demandait ni matériel complexe ni espace important, tout en offrant une grande liberté d’expérimentation. La contrainte est ainsi devenue un élément constitutif du projet, plutôt qu’un simple obstacle.
Ce que le projet m’a appris
Cette résidence a mobilisé des compétences artistiques, pédagogiques, relationnelles et organisationnelles. Elle a demandé une transmission claire, une adaptation aux parcours et aux sensibilités de chacun, ainsi qu’une gestion précise du temps imparti.
Elle a surtout confirmé l’importance de l’adaptabilité. En milieu carcéral, il fallait savoir moduler le langage, reconfigurer une séance face aux aléas institutionnels et proposer des alternatives créatives selon les besoins des participants. Cette capacité, construite notamment à Montréal auprès de publics fragilisés, s’est révélée déterminante dans ce contexte.
La résidence a aussi soulevé des questions éthiques. La relation avec les participants repose sur une asymétrie évidente : l’artiste vient de l’extérieur, circule librement et repartira. J’ai choisi de privilégier un échange de savoirs plutôt qu’une transmission unilatérale, en concevant le projet comme la transmission d’outils d’expression que les participants pouvaient continuer à utiliser de manière autonome.
Cette expérience reste pour moi une étape marquante. Elle a mis à l’épreuve ma conception de l’art comme pratique sociale, dans un contexte où les contraintes sont maximales et où les enjeux humains sont particulièrement forts.