Aubervilliers, 2017–2024
Projet « Sur les murs » et projet « Chimère »

Le projet Bestiaire est né d’une contrainte pratique : en 2017, ne disposant pas d’un espace suffisant pour travailler en grand format dans mon atelier, j’ai commencé à observer les murs abîmés d’Aubervilliers. Dans leurs traces, leurs fissures et leurs marques d’usure, j’ai trouvé un point de départ pour créer un bestiaire organique à grande échelle, directement dans l’espace public.

Ce qui avait commencé comme une manière de trouver de la place est devenu un projet artistique et pédagogique. Les murs de la ville sont devenus un support, mais aussi un lieu de rencontre avec les habitants, les écoles et les institutions culturelles.

Des murs aux réseaux

Sous le pseudonyme de Simone, j’ai partagé régulièrement sur les réseaux sociaux les peintures réalisées dans l’espace public. Ces publications ont formé une sorte de galerie virtuelle, accessible à tous, qui a permis de faire connaître un travail d’abord réalisé sans autorisation formelle.

Peu à peu, des habitants ont reconnu les œuvres et sont venus me contacter pour partager leurs réactions. Puis un élu à la culture de la municipalité m’a proposé un rendez-vous. Ce qui avait commencé comme une intervention sauvage s’est transformé en commande publique : habiller un cylindre de vingt-cinq mètres de long.

Cette transition de l’art « clandestin » à la commande publique a été facilitée par la visibilité numérique du projet. Les réseaux sociaux ont joué le rôle de pont entre une pratique artistique alternative et une reconnaissance institutionnelle.

Le choix du bestiaire

Le choix de la thématique animale n’était pas anodin. Dans un environnement urbain dense, où la nature semble souvent absente, le bestiaire introduit des présences inattendues. Il rappelle notre appartenance au monde vivant et fait apparaître, sur les murs, des formes non humaines dans un espace dominé par l’artificialité.

Ce travail interroge aussi la place de l’art dans la ville : à qui s’adresse-t-il, qui peut le voir, et comment une œuvre peut-elle exister en dehors des circuits habituels de diffusion ? À la frontière du street art et de l’art public, le projet explore une voie intermédiaire, où l’espace numérique devient un espace de légitimation parallèle.

Le projet Chimère

Après cette première reconnaissance, l’association du CAPA — Centre d’art plastique d’Aubervilliers — m’a proposé de développer un projet d’éducation artistique et culturelle autour de la thématique animale. C’est ainsi qu’est né le projet Chimère.

Avec deux classes de CM2, sur un cycle de quatorze séances, nous avons conçu et réalisé une fresque monumentale de plus de trente mètres. La chimère, créature composite née de l’hybridation de différentes espèces, offrait une métaphore riche pour parler de diversité culturelle et biologique, ainsi que des métissages qui caractérisent l’environnement urbain contemporain.

Le projet s’est construit en trois temps : une phase de recherche et de conception, une phase d’ateliers au CAPA, puis une phase de réalisation en extérieur. Les enfants ont travaillé le dessin d’observation, la transformation des formes et les principes de composition adaptés à l’échelle du mur.

Dessiner pour regarder

Les ateliers ont commencé par une conférence sur la représentation des animaux dans l’histoire de l’art, avec un focus sur les bestiaires médiévaux. La première séance a pris appui sur le rhinocéros d’Albrecht Dürer, afin d’ancrer le travail imaginatif dans une observation réelle des morphologies animales.

Les participants ont ensuite réalisé des dessins d’observation d’animaux du quotidien, avant d’explorer des exercices de transformation des formes aléatoires. L’objectif était de faire dialoguer la précision documentaire et l’interprétation poétique : reconnaître une espèce, tout en laissant place à l’invention.

Les outils numériques ont servi à la conception préliminaire des œuvres et à leur visualisation à grande échelle. La documentation photographique du processus a permis de conserver une trace des différentes étapes, mais aussi d’intégrer cette documentation au travail pédagogique.

Une écologie du regard

La dimension écologique du projet s’est affirmée progressivement. En introduisant des animaux sur les murs d’Aubervilliers, il s’agissait de perturber le regard habituel porté sur la ville et de réactiver une sensibilité au monde vivant.

La chimère prolonge cette idée. Créature hybride, elle évoque la coexistence et l’interdépendance des espèces. À travers les ateliers, la découverte des animaux est devenue une forme d’éducation à la biodiversité, où la pratique artistique rejoint une sensibilisation à l’environnement.

Le choix de travailler à partir des irrégularités et des dégradations des murs prolonge également cette démarche. Les imperfections deviennent des points de départ créatifs, dans une logique de réemploi et de valorisation de ce qui existe déjà.

Ce que le projet m’a appris

Bestiaire m’a permis de relier plusieurs dimensions de ma pratique : création in situ, diffusion numérique, médiation pédagogique et commande publique. Il a demandé à la fois une vision artistique, une capacité d’organisation, une endurance physique et une attention constante aux personnes impliquées.

Il m’a surtout confirmé que l’art urbain peut dépasser sa dimension décorative. En investissant les murs, en impliquant les habitants et les enfants, il peut devenir un espace de dialogue, de transmission et de réappropriation de l’environnement commun.

Dessin d’observation, classe de cm2, école Joliot Curie, Aubervilliers, 2024

Dessin, montage, projet chimère, classe de cm2, CAPA, 2024

Fresque Chimère, classe de cm2, e2cole Joliot Curie, passerelle du CAPA, Aubervilliers, 2024.